Sécurité alimentaire : quel régime adopter ?

Végétarisme, végétalisme, flexitarisme…  Les adeptes des régimes excluant partiellement ou totalement les produits d’origine animale ont des motivations variées. Notre consommation de produits d’élevage[1] est-elle adaptée aux ressources dont nous disposons ? Cet article passe en revue les principales conséquences de notre consommation de produits animaux et de l’élevage associé sur notre sécurité alimentaire future, dans un contexte de raréfaction des ressources et de pression exacerbée sur notre environnement.

Des pratiques alimentaires en constante évolution

L’alimentation humaine est le fruit d’une évolution complexe faisant intervenir de nombreux facteurs techniques[2], politiques[3], culturels, religieux… Ces moteurs s’influencent mutuellement, peuvent se cumuler ou se contrarier, de sorte que certains prennent le pas sur d’autres suivant les époques et les régions du monde.

Les pratiques alimentaires évoluent donc constamment au gré du déploiement de nouvelles techniques agricoles, de la domestication de nouvelles espèces, d’interdits d’ordre moral ou religieux, ou – plus récemment – de l’influence du secteur agro-alimentaire. Ces évolutions confèrent ou non des avantages aux sociétés qui les adoptent : santé et sécurité alimentaire, fertilité des sols, préservation des écosystèmes, temps disponible à allouer à d’autres activités… Avantages qui affectent à leur tour la capacité des sociétés à pourvoir à leurs besoins.

Hors considération éthique ou morale, il n’y a pas de régime alimentaire « idéal », pas plus qu’il n’existe d’habitat ou de vêtement idéal ! Cependant, un régime alimentaire peut indéniablement être plus ou moins bien adapté à un contexte géographique, démographique et climatique donné. Certaines limites, telles que les ressources hydriques et la fertilité des sols, s’imposent à l’échelle régionale, tandis que d’autres s’adressent à l’échelle globale : énergie, engrais minéraux, émissions de gaz à effet de serre. Notre connaissance de ces limites rendent les transformations récentes de nos pratiques alimentaires particulièrement préoccupantes.

La récente métamorphose de notre régime

Si les régimes alimentaires évoluent en permanence, il est notable qu’ils ont connu des transformations très rapides ces dernières décennies. La révolution verte et la mondialisation ont bouleversé nos habitudes alimentaires. En particulier, la consommation de produits animaux a explosé à l’échelle mondiale.

Macintosh HD:Users:grimo:Desktop:F1.large.jpg

Évolution de la consommation de viande dans différentes régions du monde depuis 1960 (en millions de tonnes).
Figure : Charles H. et al. (2018)[4]

Depuis 1960, la production a été multipliée par 2 pour la viande bovine et le lait, 4,5 pour le porc, 5 pour les œufs, et 14 pour le poulet[5]. La croissance démographique – multiplication de la population par un facteur 2,5 sur cette période – n’explique qu’en partie cette hausse : la consommation de viande par personne a plus que doublé[6].

Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette augmentation[7] :

  • pour une majeure partie de l’humanité, le prix des produits d’origine animale a très fortement diminué suite à la hausse de la productivité agricole ;
  • auparavant plus rares et plus chers, les produits d’origine animale ont été culturellement associés à une valeur sociale plus élevée ;
  • certaines préférences alimentaires pour des produits à haute densité énergétique et nutritionnelle tels que la viande, ont pu être sélectionnées évolutivement dans un environnement où l’accès à la nourriture était difficile ;
  • enfin, le secteur économique de l’élevage et les industries affiliées ont un poids important dans la plupart des pays industrialisés. Ils influent sur les politiques alimentaires, et allouent des sommes importantes au marketing et à la publicité.

Compte-tenu d’une part de la distanciation croissante entre les systèmes de production et les consommateurs et d’autre part de prix très bas n’incluant pas les externalités associées à l’élevage, notre régime alimentaire ne tient pas ou peu compte de la préservation des ressources naturelles. Ce critère conditionne pourtant directement notre capacité à assurer notre sécurité alimentaire.

Quel rôle joue l’élevage dans la sécurité alimentaire ?

Voyons de quelles manières l’élevage affecte notre capacité à assurer notre sécurité alimentaire. Ses contributions positives peuvent inclure[8] :

  • la production d’aliments à haute valeur nutritionnelle, en particulier riches en protéines et en minéraux ;
  • son rôle dans la productivité agricole : fertilisation du sol et traction animale ;
  • sa capacité à valoriser certains sous-produits agricoles (résidus de cultures, tourteaux d’oléagineux, pulpe de betterave, petit lait…) ;
  • les revenus qu’il permet de générer à l’échelle familiale, parfois essentiels à la sécurité des ménages (en particulier dans les pays du Sud).

Ses contributions négatives incluent :

  • la mauvaise « efficacité » des animaux pour convertir des végétaux en nutriments comestibles pour l’Homme ;
  • l’utilisation concurrentielle d’aliments comestibles par l’Homme ;
  • la compétition pour l’usage des sols vis à vis d’autres systèmes agricoles plus productifs ;
  • la pression exercée sur les écosystèmes, et plus généralement ses impacts sur la biodiversité et le climat, qui jouent indirectement un rôle délétère dans la sécurité alimentaire mondiale.

Passons en revue ces différents aspects, et tâchons d’en tirer des conclusions sur la place à accorder aux produits animaux dans notre alimentation[9].

Les animaux : de piètres convertisseurs d’énergie

Comme les animaux consomment une part importante de l’énergie qu’ils ingèrent pour assurer leurs fonctions vitales, les produits d’origine animale (viande, laitages, œufs) contiennent moins d’énergie que les aliments requis pour les produire[10]. On dit que l’élevage a une faible « efficacité de conversion énergétique ». Par exemple, pour 100 calories ingérées par une vache, celle-ci ne fournira en moyenne que 4 calories sous forme de viande[11]. Les résultats diffèrent grandement suivant l’animal et le type d’élevage, mais l’efficacité énergétique reste toujours très faible .

Toutefois, dans l’alimentation humaine, l’énergie n’est pas seul paramètre qui importe. L’atout principal de l’élevage est de fournir des aliments riches en protéines. Les protéines, qu’elles soient issues d’animaux ou de végétaux, sont indispensables à l’alimentation humaine, et s’avèrent en moyenne plus coûteuses à produire (sur le plan énergétique et économique) que d’autres nutriments essentiels.

C’est pourquoi on rencontre parfois un autre indicateur : l’efficacité de conversion protéique de l’élevage. Il s’agit simplement de la quantité de protéines produite par un système d’élevage, rapportée aux protéines végétales qu’il consomme. Une certaine partie des aliments consommés par les animaux n’est pas comestible pour l’Homme : herbe, fourrage, résidus de culture. Il est donc pertinent de circonscrire le calcul à la part de leur alimentation qui concurrence la nôtre. C’est le cas des céréales, qui entrent dans la ration des animaux de la plupart des systèmes d’élevage des pays industrialisés.

On obtient alors des résultats très variables suivant le type d’élevage considéré. En règle générale, plus les rations d’herbe et de coproduits de cultures (tourteaux, enveloppes des céréales…) sont élevées, moins le système d’élevage concurrence l’alimentation humaine, et donc plus il est producteur net de protéines. En particulier, on dit de certains systèmes d’élevage qu’ils « valorisent » des terres peu fertiles, et produisent ce faisant un surplus de protéines (et plus généralement de calories) utiles pour l’Homme.

Notons tout d’abord qu’en France, la production de protéines (fût-ce à partir d’herbe) ne constitue pas un argument suffisant pour souhaiter maintenir la place actuelle de l’élevage, dans la mesure où les français ont une disponibilité quotidienne de protéines environ deux fois supérieure aux recommandations nutritionnelles de l’OMS[12].

D’autre part, l’apport d’un système d’élevage n’est à considérer que s’il est effectivement “producteur net” de protéines. Comme nous allons le voir, ces systèmes d’élevage sont largement minoritaires en France.

http://idele.fr/fileadmin/_processed_/csm_tarentaises_ml1_e4898a146e.jpg

Vaches de race tarentaise dans une exploitation produisant du Beaufort. L’appellation d’origine protégée (AOP) Beaufort impose que la ration de base du troupeau soit essentiellement constituée d’herbe pâturée durant la période estivale et de foin durant la période hivernale[13]. Ce système est fortement producteur net d’énergie et de protéines.
Crédit photo : L’institut de l’élevage IDELE.

Une étude de l’INRA[14] s’intéressant au cas français montre en effet que :

  • les élevages destinés à la production de viande bovine (qu’ils soient extensifs ou intensifs) ou de viande d’agneau (avec agnelages rapprochés) sont fortement consommateurs nets de protéines ;
  • les élevages de poulets de chair et de poules pondeuses sont consommateurs nets à neutres ;
  • les porcs, dont la ration alimentaire comporte souvent une part élevée de coproduits de culture, sont neutres à légèrement producteurs nets ;
  • les élevages laitiers dont la ration alimentaire est principalement (60%) basée sur du maïs, des céréales et du soja, sont neutres.

Finalement, seuls les élevages laitiers herbagers extensifs seraient de réels producteurs nets de protéines. Or ce type d’élevage ne représente qu’environ le tiers des vaches laitières[15], et moins de 15% du cheptel bovin français (lait et viande confondus)[16]. Le reste de la filière bovine, tout comme les autres filières d’élevage (poulets, porcs…) n’apportent pas de contribution du point de vue de la production de protéines ; beaucoup sont mêmes contre-productifs.

Macintosh HD:Users:grimo:Desktop:hangar-agricole-bois-stabulation-vaches-allaitantes-18.jpg

Élevage bovin viande type de l’ouest de la France. Ce système, pouvant être qualifié de semi-intensif, complémente la ration des vaches avec des céréales et du fourrage produits (en grande partie) sur l’exploitation. Ces élevages, majoritaires en France, sont consommateurs nets de protéines.
Crédit photo : Roiné charpentier constructeur.

Si les chiffres peuvent être nuancés en intégrant la question de l’assimilabilité des protéines animales et végétales[17], l’inefficacité de la plupart des systèmes d’élevage reste valide : différentes sources de protéines végétales (céréales et légumineuses) peuvent être associées pour atteindre un apport équilibré d’acides aminés.

Les poules picorent dans nos assiettes

Quand il s’agit de produire des calories ou des protéines, nous avons vu que les systèmes d’élevage modernes étaient pour la plupart peu efficaces voire contre-productifs. Cela a pour corollaire que les animaux élevés de cette façon consomment plus de nutriments directement utilisables pour l’Homme qu’ils n’en restituent sous forme de produits d’élevage.

Le schéma suivant présente les principaux flux de produits agricoles dans le système alimentaire mondial. Parmi les très nombreuses informations figurant sur ce graphe, on observe que l’élevage consomme près de la moitié des cultures végétales, et une part équivalente de végétaux non comestibles pour l’Homme.

Principaux flux agricoles du système alimentaire mondial, en millions de tonnes de matière sèche. Les animaux consomment la majorité de la production végétale globale, et plus de la moitié des produits de culture. Figure : Herrero et al. (2015)[18]

En France, environ 70% des céréales produites et consommées servent à nourrir nos animaux d’élevage[19]. L’élevage de volailles (pondeuses ou de chair) consomme à lui seul la moitié de ces grains[20] !

Macintosh HD:Users:grimo:Desktop:Sans titre.png

Mélange classique pour poules pondeuses. Pois, blé, sarrasin, maïs orge et avoine : autant de graines comestibles pour l’Homme. Source : zoomalia.com

Mais le problème ne se résume pas aux denrées comestibles. Si l’on ajoute à cela les surfaces exclusivement destinées à l’alimentation du bétail (prairies, maïs ensilage, autres cultures fourragères…) quelle part des surfaces agricoles est-elle destinée aux animaux ?

Compétition pour l’usage des sols

L’efficacité de l’élevage vis à vis des aliments qu’il consomme n’est pas l’unique critère à considérer dans une recherche de sécurité alimentaire. La production alimentaire possède d’autres facteurs limitants, à commencer par la disponibilité de terres agricoles.

En plus de 7,6 milliards d’êtres humains, la Terre abrite aujourd’hui environ 1 milliard de porcs, 1,5 milliards de bovins et quelques 23 milliards de poulets[21]. Plus impressionnant : les humains et leurs animaux d’élevage représentent 95 % de la masse des vertébrés terrestres, contre seulement 5% pour les animaux sauvages[22]. Comme il faut produire l’alimentation de tous ces animaux, il est tout à fait attendu que l’élevage occupe beaucoup de place.

Sans surprise, la croissance démographique et la transition des régimes alimentaires s’accompagne d’une conversion rapide d’espaces naturels en terres agricoles. L’agriculture emploie aujourd’hui la moitié de la surface terrestre habitable (zones non désertiques).

Macintosh HD:Users:grimo:Desktop:Capture d’écran 2019-08-28 à 14.51.37.png

Évolution de l’occupation des sols à l’échelle mondiale, entre 1700 et 2000. On observe que la surface de terres de pâturage a connu une croissance plus rapide que la surface de terres arables.
Figure reproduite à partir de Lambin et. al (2001)[23]

Les terres agricoles peuvent être réparties en deux grands types :

  • les terres cultivées sont des terres arables travaillées par l’Homme, et destinées à produire des végétaux pour l’alimentation humaine ou animale ;
  • les terres pâturées sont constituées aussi bien de prairies permanentes que de vastes étendues de parcours libre.

Observons plus en détail à quoi sont employées les terres cultivées et pâturées. Sur le graphique suivant, les zones hachurées représentent les surfaces agricoles (cultivées ou pâturées) destinées à l’alimentation animale.

Macintosh HD:Users:grimo:Desktop:Occupation des sols.png

Répartition des terres pâturées et des terres cultivées par type de terrain et par usage. Les surfaces hachurées représentent les surfaces agricoles destinées à l’alimentation animale (83% du total).
Figure réalisée à partir de données issues de Mottet et al. (2017)[24].

On observe tout d’abord que les sols pâturés emploient une surface bien supérieure aux sols cultivés à l’échelle mondiale. Si les terres pâturées occupent majoritairement des terres peu fertiles, une part significative d’entre elles (environ 20%) est suffisamment fertile pour être cultivée.

Deuxièmement, on constate qu’une part très importante des terres cultivées (40%) est employée à produire des aliments pour les animaux d’élevage.

Sur le plan de l’occupation des sols, l’élevage concurrence donc l’alimentation humaine de deux grandes manières :

  • 40% de la surface cultivée sert à produire des aliments pour les animaux d’élevage plutôt que pour les humains ;
  • une surface équivalente à 50% des sols cultivés actuels est aujourd’hui pâturée par des animaux d’élevage, alors qu’elle pourrait être mise en culture pour produire des denrées comestibles.

Les animaux d’élevage occupent donc une place largement disproportionnée au regard de leur contribution à l’alimentation humaine : ils emploient plus de 60% des terres fertiles tandis qu’ils ne que représentent que 17% des apports caloriques et 33% des apports protéiques de l’humanité[25].

Impact de l’élevage sur la biodiversité

La première cause de l’effondrement de la biodiversité constaté à l’échelle mondiale est la destruction des habitats naturels[26], et la déforestation en est l’exemple emblématique. L’expansion agricole est le premier facteur de menace d’extinction des espèces[27] et est responsable d’environ 80% de la déforestation à l’échelle mondiale[28]. La perte de biodiversité, outre son caractère tragique pour le monde vivant, fait peser d’importantes menaces sur nos systèmes alimentaires. La biodiversité inclut en effet toutes les plantes, tous les animaux et tous les micro-organismes qui assurent la fertilité des sols, la pollinisation des plantes, la purification de l’eau et de l’air, la santé des écosystèmes, la protection des cultures et des animaux d’élevage contre les ravageurs et les maladies[29].

L’élevage, par la pression d’occupation des sols qu’il exerce directement (pâturage) ou indirectement (cultures destinées à l’alimentation animale) sur les paysages, est pointé comme l’une des principales activités humaines responsables de cette évolution tragique[30]. 42 millions d’hectares de forêts tropicales ont été anéantis entre 1980 et 2000 en raison de l’augmentation de l’élevage du bétail en Amérique latine[31], à comparer à 6 millions d’hectares pour la culture du palmier à huile en Asie du Sud Est. Si cette destruction se produit loin de nous, le système agroalimentaire français a bien sa part de responsabilité. En 2016, la France a importé plus près de 3 millions de tonnes de tourteaux de soja[32], dont 2 millions en provenance du Brésil[33]. L’import de soja pour l’alimentation animale serait responsable à lui seul de 40% de la « déforestation importée » par la France. [34]

Macintosh HD:Users:grimo:Desktop:deforestation-soja-Argentine.jpg

Déforestation et culture intensive de soja en Argentine (Gran Chico). Le soja, principalement destiné à l’alimentation animale, est l’une des premières causes de la déforestation à l’échelle mondiale. Crédit photo : Mighty Earth

Depuis une vingtaine d’années, la culture du soja est celle qui a subi la plus forte croissance au niveau mondial. La superficie dédiée à cette culture recouvre désormais 1,2 million de kilomètres carrés, soit l’équivalent des superficies de la France, de l’Allemagne, de la Belgique et des Pays-Bas réunis. Près des trois quarts du soja produit dans le monde est utilisé pour nourrir les animaux, notamment la volaille et le porc.[35]

“L’Homme, dédaigneux de ce qui s’est créé sans lui, croit […] mettre en valeur la lente accumulation de richesse végétale qu’avait produite la collaboration mille fois séculaire de l’atmosphère et du globe terrestre. […] Cèdera-t-on à la tentation de violenter la terre, d’attaquer par les voies rapides la forêt tropicale ? Dans ce cas là, qu’on y songe, c’est l’humanité même qui serait mise en péril […] par la déséquilibration de l’atmosphère et par l’introduction de l’instabilité des climats dans le monde entier.”
F. Shrader, Atlas de Géographie Historique, 1896 (!)

Du point de vue de l’occupation des sols et de la préservation des écosystèmes, cultiver des terres pour nourrir des animaux d’élevage est donc très contre-productif. Cela est d’autant plus problématique que, comme le GIEC l’indique dans son rapport sur l’occupation des sols, l’ensemble des trajectoires d’émissions permettant de limiter le réchauffement global à +2°C impliquent des politiques de préservation des sols incluant une combinaison de mesures de reforestation et d’afforestation[36]. A cet égard, diminuer l’occupation agricole des sols est un enjeu majeur.

Impact de l’élevage sur le climat

Le changement climatique affecte gravement la capacité de production agricole, par les calamités (inondations, sécheresses) et les baisses de rendement qu’il provoque. Or l’agriculture et le changement d’usage des sols (déforestation, brûlis) sont responsables de près du quart des émissions anthropiques de gaz à effet de serre.[37] Il s’agit du deuxième secteur d’émissions dans le monde après l’industrie[38]. L’élevage seul est responsable de près de 15% des émissions mondiales de gaz à effet de serre (soit plus que le secteur des transports), et les bovins en sont les premiers responsables (65% du total)[39], principalement à cause de la fermentation entérique associée leur digestion, qui occasionne un rejet massif de méthane.

Une revue exhaustive de la littérature a montré qu’une consommation plus élevée de produits animaux était en moyenne associée à des émissions de GES plus élevées. [40] La viande – notamment bovine et ovine – possède le plus fort impact d’émissions. Inversement, les régimes incluant davantage de protéines végétales (légumineuses, céréales) sont moins émetteurs. Le GIEC a ainsi résumé le potentiel de différents régimes alimentaires pour réduire nos émissions en tenant compte de leur impact sur l’occupation des sols. Le changement de régime alimentaire est présenté comme l’un des principaux leviers pour diminuer nos émissions, limiter le changement d’usage des sols, et améliorer notre sécurité alimentaire[41]. Là encore, ce sont les régimes intégrant le moins de produits animaux – notamment de viande bovine et de produits laitiers – qui se révèlent les plus performants.

Macintosh HD:Users:grimo:Desktop:Sans titre.png

Potentiels de réduction d’émissions associés à l’adoption de différents régimes alimentaires par rapport au scénario de référence (en GtCO2éq/an). Le scénario de référence estime les émissions globales du secteur à 11,4 GtCO2éq/an en 2050, contre 3,4 GtCO2éq/an en faisant l’hypothèse de l’adoption généralisée d’un régime végétalien. Ce régime permettrait donc une baisse d’émissions de 8 GtCO2éq/an, soit 70%.
Nb :
Les estimations correspondent à des potentiels théoriques, incluant les impacts additionnels liés à l’occupation des sols.
Figure reproduite à partir du rapport spécial du GIEC sur l’occupation des sols[42].

Une récente étude britannique a cherché à évaluer le régime le plus performant pour faire baisser les émissions du secteur agro-alimentaire. Elle conclut que le scénario optimal consiste en « l’adoption universelle d’un régime proche du végétarisme voire du véganisme ». Un tel régime, complète-t-elle, « resterait compatible avec les recommandations nutritionnelles de l’OMS ».[43]

Macintosh HD:Users:grimo:Desktop:nutrients-in-a-vegan-diet-original-resized.jpg

Céréales, légumineuses et noix sont de très bonnes sources de protéines végétales. L’adoption d’un régime proche du végétarisme est considérée comme très efficace pour faire baisser nos émissions de gaz à effet de serre.

Santé et protéines animales

Les produits d’origine animale sont une bonne source d’énergie, de protéines et de minéraux. Dans certaines régions du monde défavorisées, l’accès à une diversité suffisante d’aliments est difficile, et la consommation de produits d’élevage contribue à équilibrer le régime des populations locales. L’élevage constitue en outre une source de revenus pour certains foyers ruraux en précarité alimentaire.

Toutefois, l’adoption d’un régime alimentaire sain pour les sociétés industrialisées impliquerait une réduction très importante de la consommation de produits d’origine animale. La plus vaste revue de littérature conduite à ce sujet conclut que le régime de référence devrait inclure une quantité faible à modérée de volaille, et peu voire pas de viande rouge[44]. Les céréales, légumineuses et noix permettent un apport équilibré de protéines et de minéraux, et pourraient se substituer à la majorité des produits de l’élevage (voire les remplacer totalement, moyennant une supplémentation en vitamine B12, à la manière de ce qui se fait pour l’iode).

Le surpoids et l’obésité sont les premiers facteurs de risque de décès au niveau mondial, devant la sous-nutrition et la malnutrition. On estime qu’environ 10% de l’humanité souffre de sous-alimentation, tandis que près de deux milliards d’êtres humains sont obèses ou en surpoids[45]. La densité nutritionnelle des produits d’élevage ne constitue donc pas un atout dans la plupart des pays.

Le critère nutritionnel est donc un argument de plus en faveur d’une réduction importante de la consommation de produits d’élevage dans un pays comme la France.

Une question peu abordée : l’énergie mécanique des animaux

Une approche systémique du rôle de l’élevage dans un contexte de contrainte énergétique et de recherche de résilience doit s’intéresser aux autres fonctions de l’élevage. Celles-ci incluent la production d’engrais organique, la puissance mécanique, et enfin la fourniture de divers sous-produits (graisses, cuirs, nourriture pour animaux de compagnie…).

Si les déjections animales jouent aujourd’hui un rôle minoritaire dans la fertilisation des sols, il est probable qu’une raréfaction des engrais minéraux conduise à revaloriser cette pratique dans les années à venir. Les trois quarts de l’azote – premier nutriment nécessaire à la croissance des plantes – proviennent en effet aujourd’hui d’un procédé de synthèse artificielle, qui requiert de grandes quantités d’énergie. Celle-ci est principalement fournie par la combustion du gaz naturel, une énergie fossile soumise aux mêmes problématiques d’épuisement que le pétrole.

Tous les systèmes agricoles nécessitent une puissance de travail, qu’elle soit délivrée par des humains, des animaux ou des machines agricoles. De la puissance de travail disponible dépend directement la productivité agricole. Historiquement, et jusqu’à l’utilisation des tracteurs et du pétrole, les boeufs et les équidés étaient des compagnons indispensables au travail des champs, et pour toute tâche nécessitant une puissance importante. Aujourd’hui, cette force de travail a presque totalement disparu au profit des moteurs thermiques. Étant donné la raréfaction à venir du pétrole et d’autres sources d’énergie, la biomasse végétale est une candidate a priori séduisante pour assurer notre souveraineté alimentaire. Deux principaux moyens existent alors pour obtenir de l’énergie mécanique à partir de biomasse :

  • élever des animaux de trait ;
  • produire des biocarburants.

Chaque solution a ses avantages et ses inconvénients, mais leurs rendements seraient comparables : de l’ordre de 10 à 15%. La traction animale permet une meilleure autonomisation à l’échelle de l’exploitation, et les déjections assurent un transfert de nutriments favorable à la fertilité du sol.

Notons enfin qu’élever des animaux de trait nécessiterait des surfaces conséquentes pour les alimenter, mais ne conduirait pas à une production importante de protéines animales – ces animaux étant avant tout sélectionnés pour leurs aptitudes physiques et ayant vocation à être conservés de longues années.

Résumons !

La quantité de produits d’élevage à intégrer dans notre régime doit permettre d’optimiser divers paramètres : efficacité du système agricole, occupation des sols, préservation de la biodiversité ou émissions de gaz à effet de serre… Dans chacun des cas, il apparaît que les systèmes d’élevage majoritaires en France  consomment une quantité disproportionnée de ressources au regard de leur contribution à notre alimentation. En conséquence, ils affectent notre capacité présente et future à assurer notre sécurité alimentaire. En plus de leurs impacts négatifs sur le climat, l’occupation des sols et la biodiversité, d’autres aspects tels que la consommation d’eau et l’érosion des sols aggravent ce constat.

Un système agricole « vertueux » pourrait intégrer les orientations suivantes :

  • limiter autant que possible les surfaces de culture destinées à l’alimentation animale, a fortiori les produits de culture importés ;
  • restreindre l’élevage de porcs et de volailles à la valorisation des coproduits de culture issus du territoire national, et associer chaque fois que cela est possible les animaux et la production végétale dans des systèmes dits de « polyculture-élevage » ;
  • restreindre très fortement le nombre d’élevage bovins et ovins viande, notamment les systèmes intensifs dont la ration est complémentée par des produits de culture ;
  • diminuer très fortement les élevages laitiers intensifs et semi-intensifs, pour ne conserver que les systèmes extensifs herbagers ;
  • favoriser le développement de races mixtes et rustiques dans des systèmes de polyculture-élevage, pour assurer les transferts de fertilité et développer la traction animale.

Ces évolutions permettraient une économie importante de terres arables. Ces terres pourraient être affectées à la sylviculture raisonnée, à de l’agroforesterie ou à des systèmes de polyculture-élevage économes en ressources.

Réduire, donc, mais de combien ?

A l’échelle mondiale, circonscrire l’élevage aux terres non arables (estives, landes, steppes) et aux coproduits agricoles permettrait :

  • d’atténuer le changement climatique (reforestation, afforestation) ;
  • de préserver la biodiversité ;
  • et de dégager un potentiel d’adaptation important face aux menaces qui pèsent sur le système alimentaire[46].

En optimisant ces divers paramètres, la part de protéines animales dans notre alimentation s’en trouverait très fortement réduite : -70% environ à l’échelle mondiale, et près de -85% en France si nous alignons sur le régime “optimal” ! [47]

Disponiblité de protéines animales et végétales en France depuis 1962 (données FAOStat), et disponiblité optimale estimée par Schader et al. (2015). Notons qu’un tel régime reste compatible avec les recommandations nutritionnelles de l’OMS. Nb : La disponibilité calculée par la FAO rend directement compte du régime alimentaire, au gaspillage des ménages près.

Notes et références :

  1. Cet article ne parle pas des produits de la pêche, qui comptent pour une part minoritaire (moins de 15%) des produits d’origine animale mangés en France. Les principales pêcheries mondiales connaissent une diminution très importante de leurs effectifs : notre consommation de produits de la mer devrait donc réduire, ce qui renforce l’intérêt de la question étudiée dans cet article.
  2. Mazoyer M., Roudart L. (1997) Histoire des agricultures du monde : du néolithique à la crise contemporaine
  3. Ariès P. (2016) Une histoire politique de l’alimentation: Du paléolithique à nos jours.
  4. Charles H. et al. (2018) Meat consumption, health, and the environment. Science 20 Jul 2018.
  5. Données FAO (2019) http://www.fao.org/faostat
  6. IPCC (2019), Climate Change and Land special report, Summary for Policy Makers.
  7. Charles H. et al. (2018) op. cit.
  8. Mottet et al. (2017) Livestock: On our plates or eating at our table? A new analysis of the feed/food debate – Global Food Security
  9. Notons que la dimension éthique et morale de l’élevage n’est volontairement pas mise en avant dans cet article. Les arguments présentés sont utilitaristes et anthropocentrés.
  10. La méthode de calcul dépend du périmètre de comptabilisation : dans un système d’élevage, tous les animaux ne sont pas productifs (certains sont destinés à la reproduction, d’autres sont en période de croissance).
  11. Laisse et al., (2018) – L’efficience nette de conversion des aliments par les animaux d’élevage : une nouvelle approche pour évaluer la contribution de l’élevage à l’alimentation humaine
  12. Solagro (2019) Le revers de notre assiette.

    Besoins recommandés par l’OMS : 50g/jour ;

    Consommation moyenne par français : 83g/jour ;

    Disponibilité moyenne par français : 110g/jour (dont 27g/jour de pertes).

  13. http://www.fromage-beaufort.com/fr/il4-beaufort,decouvrir_p12-aop.aspx
  14. Ibid.
  15. Institut de l’élevage (2012) Alimentation des bovins : Rations moyennes et autonomie alimentaire.

    Calcul réalisé à partir du tableau 3 (Répartition des exploitations laitières françaises selon les classes typologiques) en sommant les systèmes laitiers herbagers.

  16. Agreste (2018) Conjecture : Animaux de boucherie en France.

    Effectif de bovins de race laitière : 7,6 millions (dont un tiers associées à une production nette de protéines)

    Effectif de bovins de race viande : 10,9 millions.

  17. Les protéines animales sont en effet de meilleure qualité nutritionnelle pour l’Homme que les protéines végétales, du fait d’un meilleur équilibre de leur composition en acides aminés indispensables, qui ne peuvent être synthétisés par notre organisme. Pour un apport suffisant de protéines, il faut donc en moyenne consommer plus de protéines végétales qu’animales.
  18. Herrero et al. (2015) Livestock and the Environment: What Have We Learned in the Past Decade ? Annual Review of Environment and Resources

  19. Passion céréales. 2018. Des chiffres et des céréales.
  20. Ibid.
  21. Données FAO (2019) http://www.fao.org/faostat
  22. Bar-On YM, Phillips R, Milo R. 2018. The biomass distribution on Earth. PNAS 115:6506–6511
  23. Lambin et al., (2001) The Causes of Land-Use and Land-Cover Change 
  24. Mottet et al. (2017) Ibid. Pour les terres cultivées, la clé de répartition utilisée tient compte du fait qu’une partie des cultures destinées à l’alimentation humaine est partiellement valorisée par l’existence de co-produits destinés à nourrir les animaux.
  25. WWF (2016) Living Planet Report 2016. Risk and resilience in a new era. WWF, International, Switzerland
  26. IPBES (2019) Evaluation globale de l’état de la biodiversité sur Terre.
  27. Tilman D. et al. (2017) Future threats to biodiversity and pathways to their prevention. Nature 2017; 546: 73–81.

  28. Kissinger, G., Herold, M. & De Sy, V. 2 012. Drivers of deforestation and forest degradation: a synthesis report for REDD+ policymakers. Vancouver, Canada, Lexeme Consulting.
  29. FAO (2019) State of the World’s Biodiversity for Food and Agriculture
  30. FAO (2016) State of the World’s Forests
  31. IPBES (2019) op. cit.
  32. Données FAO (2019) http://www.fao.org/faostat
  33. Données issues de l’ONG Trase. https://trase.earth/explore ; http://resources.trase.earth/documents/Trase-data-sources_release_may_2019.pdf
  34. Calculs réalisés à partir de : WWF (2018) Rapport Déforestation Importée : Arrêtons de scier la branche
  35. WWF (2014) Le boum du soja. L’essor du soja, impacts et solutions.
  36. IPCC (2019) Climate Change and Land special report, Summary for Policy Makers. p.26. L’afforestation correspond à la plantation d’arbres dans un écosystème qui en était dépourvu depuis une très longue période.
  37. IPCC (2019), op. cit. p.9, tableau n°2 : Contribution of global food system
  38. Ibid.
  39. Melissa Rojas-Downing M. (2015) Climate change and livestock: Impacts, adaptation, and mitigation
  40. Nelson et al. (2016) : Alignment of Healthy Dietary Patterns and Environmental Sustainability: A Systematic Review
  41. Ibid.
  42. IPCC (2019) Climate Change and Land special report. Chapter 5 : Food Security
  43. Green et al. (2015) The potential to reduce greenhouse gas emissions in the UK through healthy and realistic dietary change. Climatic Change
  44. EAT-Lancet Commission (2019) Food in the Anthropocene: the EAT–Lancet Commission on healthy diets from sustainable food systems
  45. OMS (2016) Chiffres clés. https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/obesity-and-overweight
  46. Schader C et al., (2015)– Impacts of feeding less food-competing feedstuffs to livestock on global food system sustainability
  47. Calcul réalisé à partir du scénario décrit dans ibid., et de la consommation française de protéines animales et végétales (données FAO Stat).

CO2

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *