Scénario 3 : Le bonheur est dans la cité

Illustration : Macau Photo Agency - Unsplash

Scénario 3 : Le bonheur est dans la cité

Interventionnisme écologique et métropolisation

Les Greniers d’Abondance

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Présidentielles 2022. Celles que l’Histoire nommerait plus tard : les élections de la transition. En 2002, la présence de l’extrême droite au second tour des présidentielles avait surpris tout le monde. Vingt ans plus tard, l’inattendu vient d’ailleurs : les écologistes. La candidate Pastèque comme l’appelle ses détracteurs – verte à l’extérieur, rouge à l’intérieur – réussit l’exploit de réunir les forces humanistes de tous bords dans une alliance écosocialiste visant à « s’émanciper collectivement de toutes les formes de domination ». Les femmes en particulier sont nombreuses à entendre le message et à adhérer au programme de l’Union des Progressistes. L’extrême droite, divisée, ne parvient pas au second tour. L’impopularité des dernières réformes libérales-sécuritaires et la révélation d’une série d’affaires de corruption et de fraude fiscale impliquant de nombreux cadres de la Macronie donnent un avantage décisif à la candidate Pastèque. La victoire, franche, est confirmée aux législatives. La gauche écosocialiste dispose d’une majorité confortable lui permettant de mettre en œuvre un vaste plan de transformation économique et sociale.

La « loi de sobriété énergétique pour la décroissance conviviale » est votée en première lecture. Elle modifie profondément l’organisation de la société dans tous les domaines :

  • Bâtiments et aménagement du territoire : un programme massif de rénovation énergétique est engagé ; toute artificialisation d’espaces agricoles ou naturels doit désormais répondre à « l’intérêt fondamental du commun » et être approuvée par une commission indépendante dûment constituée.
  • Mobilité : un plan d’investissement décennal ambitieux vise à rendre le train concurrentiel à la route « pour connecter toutes les villes, à toute distance et à toute heure ». En métropole, les politiques de mobilité douce engagées depuis les élections vertes de 2021 commencent à porter leurs fruits ; un fonds « système vélo » de vingt milliards d’euros sur cinq ans vient compléter le dispositif. Les vols commerciaux sont plafonnés à 40 000 kilomètres par personne au cours de la vie (seuil relevé suite à la campagne « citoyens du monde » du lobby aérien) en dehors des impératifs familiaux et professionnels.
  • Alimentation : une « contribution aux coûts cachés » (sanitaires, sociaux et environnementaux) est exigée des industriels pour la mise sur le marché de tout produit alimentaire ; la restauration collective ne peut plus servir de viande ou de poisson en dehors du vendredi.
  • Numérique et équipements : un principe de garantie décennale (similaire à celle existant dans le bâtiment) oblige tout constructeur d’équipement électroménager ou électronique à réparer à sa charge, échanger ou rembourser les produits défaillants dans une période de dix ans après leur achat (vingt ans pour l’électroménager lourd).

Malgré une forte opposition de l’ensemble de la droite, la constitution de la VIe République naissante recadre le droit de propriété pour le subordonner au bien de la collectivité. La rente immobilière et la location touristique sont lourdement taxées. En conséquence, le prix des loyers chute, et de nombreux biens sont mis à la vente. Se loger en ville n’a jamais été aussi peu cher et le pouvoir d’achat des classes populaires et moyennes en bénéficie. La progressivité des impôts sur le revenu, sur le capital et sur les successions augmente nettement, pour rapprocher le niveau d’inégalité de celui jugé « acceptable » par la population. Le temps de travail est réduit à 30 heures hebdomadaires. Démontrant par la pratique que l’économie n’est qu’affaire de conventions et de choix politiques, l’État s’endette sans retenue pour financer les grands travaux de transition écologique. L’Espagne et l’Italie suivent la France et imposent un nouveau rapport de force au sein de l’Union Européenne.

La terrible sécheresse de 2024 porte un coup sévère au pays. Les cultures dépérissent, les semences ne lèvent pas, les réservoirs d’eau sont à sec. Les moissons d’orge et de blé sont catastrophiques et celle du maïs ne s’annonce guère mieux. Si les Français ne veulent pas manquer de pain demain, il faut réduire les cheptels. Actant le fait que ce genre de crises est amené à se renouveler et anticipant sur son programme, l’État intervient pour organiser la désintensification des filières de productions animales. De nombreux plans de formation permettent aux ouvriers des industries agroalimentaires de rejoindre les nouvelles SCTE (Sociétés Coopératives de Transition Écologique). Des villes du Grand Ouest comme Rennes, Quimper et Saint-Brieuc se densifient pour accueillir cette main d’œuvre essentiellement rurale et se transforment en fleurons de l’éolien offshore et du photovoltaïque. « Tout est bon dans le photon ! » devient le nouveau slogan de la région Bretagne. Partout en France, grâce à un important soutien public, l’agriculture se convertit massivement aux pratiques agroécologiques. Dans une logique de centralisation et d’optimisation des flux, les régions mettent en place des réseaux de fret ferrés et fluviaux pour drainer les productions des campagnes vers les centres urbains où se montent des pôles agroalimentaires et des infrastructures de stockage.

Les besoins en énergie décarbonée et en biomatériaux ainsi que l’anticipation de nouvelles perturbations climatiques amènent le Parlement à reconsidérer l’usage de certains territoires. L’opération « Lozère Solaire » planifie le déploiement d’une vingtaine de centrales photovoltaïques sur le département pour alimenter les agglomérations de Nîmes et Montpellier. Plus de 100 km2 de pâturages peu productifs sont recouverts par un maillage de panneaux, entrecoupé de zones refuges et de couloirs de biodiversité. Les prairies permanentes de l’Auvergne et du Limousin font quant à elles l’objet d’un grand chantier d’afforestation basé sur des essences diversifiées et adaptées à la sécheresse. Les aires de protection intégrale sont étendues à la majorité des espaces peu denses et des zones humides, et s’accompagnent de programmes de réensauvagement. Des espèces emblématiques comme le bison d’Europe ou l’antilope Saïga sont introduites sur le plateau de Millevaches et les causses du Quercy. La déprise agricole induite par ces nouveaux aménagements renforce le dépeuplement des territoires ruraux.

Pour accueillir l’augmentation de la population urbaine, une politique volontariste de densification est menée. L’habitat collectif convivial se développe dans des immeubles bioclimatiques. L’urbanisme des tours et des barres retrouve ses lettres de noblesse, nourri des erreurs du passé. Bacs à compost et micro-stations de production d’urinofertilisants sont installés en pied d’immeubles au milieu d’une végétation dense. Ce mouvement s’accompagne d’un développement important des ceintures maraîchères et de l’agriculture urbaine, permettant la création de nombreux emplois et renforçant l’attractivité des métropoles et des villes moyennes. Chaque toit, chaque interstice est utilisé pour produire de la nourriture ou y mettre des plantes, et les arbres fruitiers envahissent les rues. La semaine de quatre jours et l’éco-urbanisme rendent les « cités nouvelles » moins oppressantes, l’activité culturelle et associative y est foisonnante. L’une après l’autre, les grandes villes inaugurent leur Grenier d’Abondance.

Au printemps 2025, la France est un modèle de gestion de la crise pétrolière faisant suite à un embargo de l’OPEP. La nouvelle organisation de la société permet en l’espace de deux semaines de limiter de moitié la consommation de carburant du pays sans problème majeur. Un rationnement énergétique est mis en place pour contrôler l’utilisation des réserves stratégiques et garantir l’approvisionnement des secteurs essentiels. Par mesure de précaution et d’équité, le rationnement est étendu aux produits alimentaires. Les collectifs de quartier, où s’exercent depuis un an des formes nouvelles de démocratie directe, jouent un rôle crucial dans la gestion locale des besoins et la structuration des réseaux d’entraide.

Le jeu politique est désormais complètement déterminé par les stratégies de manipulation déployées sur les réseaux sociaux. En mars 2026, suite à l’arrivée au pouvoir de Nigel Farage, des émeutes éclatent à Londres et une guerre civile menace d’embraser les îles Britanniques. La liberté de plusieurs millions de personnes est compromise en raison de leur activité politique ou de leur religion. Une grave crise migratoire commence, des quartiers d’accueil sont construits en urgence dans les métropoles françaises.

Dans les campagnes, le déclin de la population agricole atteint un niveau critique, malgré « l’agriloving » omniprésent dans les communications institutionnelles. L’isolement, les journées passées sur les tracteurs et l’astreinte à la ferme restent difficiles à vivre et ne séduisent pas les actifs urbains épanouis. Le Parlement instaure un service agricole citoyen, financé par l’État, obligatoire pour les 18-30 ans et sur la base du volontariat pour le reste de la population. Sous certaines conditions, les jeunes peuvent ainsi être mobilisés jusqu’à vingt jours par an pour les travaux des champs, la garde des bêtes ou l’entretien des parcelles.

Début 2027, la campagne présidentielle bat son plein. Si les indicateurs de bien-vivre de la population ont tous progressé, les élites dépossédées depuis 2022 entendent bien reconquérir leurs privilèges. Un travail de dénigrement systématique du gouvernement, une instrumentalisation de la crise des réfugiés anglais et quelques alliances opportunes avec les perdants de la transition leur ont permis de diviser fortement le corps social. Les slogans « Dans une société horizontale, seuls les despotes s’élèvent », « La nature reprend ses droits, reprenons les nôtres » fleurissent sur les réseaux sociaux et dans les manifestations. Des difficultés d’approvisionnement croissantes en plusieurs métaux critiques comme le cuivre, l’argent ou l’aluminium plombent le déploiement des nouvelles infrastructures énergétiques. Dans les « zones sauvages » se côtoient communautés survivalistes, groupes anarcho-primitivistes, chacals dorés, émeus d’Australie et macaques de Barbarie.

2 commentaires sur “Scénario 3 : Le bonheur est dans la cité”

  1. Il est où le nucléaire dans ce scénario :p ?

    Sinon, merci pour votre travail prospectif extrêmement rigoureux ! On s’y croirait presque !

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